Mercredi 3 septembre 2008 3 03 /09 /Sep /2008 23:18

Trois points essentiels pour soutenir la stratégie de El Arca:

 

-La formation permanente grâce au partenariat avec l’ASEM et d’autres organisations comme Ashoka. De nombreux évènements sont organisés afin de développer à l’intérieur comme à l’extérieur la communauté El Arca. Par exemple, des tournois de football de rue permettent de nouer des liens avec d’autres familles, qui elles mêmes intègrent plus tard, peu à peu, la communauté, sous forme de clients ou de producteurs. Les ateliers pour apprendre à entreprendre sont régulièrement organisés. Les exemples à succès des années précédentes créent une dynamique positive. 

-La promotion permanente du commerce avec justice à travers tous les canaux possibles et toutes les alliances mentionnées précédemment. La communication est très importante pour diffuser les valeurs et la vision de l’organisation, attirer de nouveaux membres (consommateurs, entreprises consommatrices, producteurs, etc) et donc améliorer ses résultats. El Arca veut faire passer de l’édiuation, des valeurs, de la confiance, beaucoup de choses intangibles, à travers l’échange marchand local. Précision importante, El Arca fait très peu de publicité traditionnelle, elle fonctionne par bouche à oreille avec les particuliers et par des opérations de relations publiques avec les clients institutionnels et ses divers partenaires.

 

-El Arca promeut une action qui part de la base, les producteurs et consommateurs locaux. Elle veut rester horizontale, sans empiler les hiérarchies et en évitant les intermédiaires, en considérant égaux les clients institutionnels et les familles clientes. L’esprit est aussi celui du profil bas, humble, désireux de progresser peu à peu, à force de travail, en s’améliorant peu à peu, en essayant d’augmenter la valeur ajoutée de ses produits. El Arca estime que beaucoup de gens pensent que d’autres modèles de production/consommation sont possibles ; il s’agit de montrer que c’est possible en en créant effectivement un qui marche. Il s’agit aussi de montrer les impacts de ses achats au consommateur, et de se soucier plus de ce qu’il veut réellement (ses besoins, fruit de sa volonté) plutôt que de sans cesse jouer à travers de la publicité sur ses désirs pour créer de nouveaux besoins illusoires.

 


Le système de chaîne de valeur intégrée et conviviale:

 El Arca a lancé un système innovant, Inversol, à la suite d’un projet de développement local avec le restaurant La Marchigiana (Un article sur ce restaurant va suivre). Il s’agissait pour le restaurant de se fournir en sauce tomate, dont il est un grand consommateur (Restaurant Italo-Argentin), en permettant de donner du travail à d’autres habitants de Mendoza plutôt que de l’importer depuis des régions ou pays lointains. La Marchigiana a donc investi du capital pour permettre le lancement d’une production de tomates de qualité avec El Arca. Le restaurant reçoit donc toute l’année de la sauce tomate locale de qualité, en ayant eu à avancer le montant du lancement de l’activité de production.

 

El Arca a voulu répliquer ce système en proposant à tous les clients de prêter 100 pesos (22 euros environs) à des producteurs. Les 100 pesos correspondent à une rangée de tomates, frais de semence, culture et récolte compris. A la fin de la production de la sauce tomate (cycle de 5 mois en tout), tous les clients et producteurs font une fête. Cela permet de se rencontrer, de générer plus de confiance et de convivialité entre les différents acteurs. Les clients ont le choix de récupérer leur argent et de recevoir trois bouteilles de sauce tomate comme intérêt de leur prêt durant la période, ou de repartir avec l’équivalent en sauce tomate. 80% des clients préfèrent repartir avec de la sauce tomate, ce qui permet de transmettre et d’augmenter du capital pour les producteurs et pérenniser la culture. C’est une logique de production, entre consommateurs et producteurs, à l’opposé d’une logique de banque. La volonté est celle de clore un cercle vertueux entre producteurs et consommateurs.

 Le produit est de qualité bien supérieure aux produits de supermarchés, sans aucun produit chimique habituel dans les produits industriels, mais à un prix similaire. En effet, la bouteille en verre représente environ 35% du prix final. Les consommateurs responsables qui achètent ce produit rendent conscieusement leur bouteille à chaque fin d’utilisation, et permet donc de recommencer le cycle vertueux de la production du petit producteur. Les valeurs économique, sociale et environnementale se conjuguent ainsi positivement. Cela implique aussi la construction d’une relation de confiance et de fidélité.

 

L'innovation au service de la société: les échanges alternatifs et les monnaies complémentaires locales.

 

            La réflexion sur le développement local est très poussée. Le concept de monnaie est donc questionné. (Il l’est aussi en France et dans d’autres pays, la création de monnaie n’étant plus vraiment du domaine public: les Etats n’utilisent plus leur pouvoir régalien de battre monnaie, mais empruntent sur les marchés financiers, les institutions privées et les ménages lui faisant crédit et augmentant donc la masse monétaire en circulation) Il l’est d’autant plus en Argentine où l’inflation, les politiques extrêmes (parité dollar/peso par exemple) et la dette externe font peser la menace de modifications brusques du taux de change du peso.

 

            Le manque de monnaie empêche des acteurs pourtant riches de capacité de travail de se développer. Le succès du micro crédit, contraire à toutes les théories classiques (la nécessité d’actifs tangibles pour garantir un prêt), montre la possibilité d’inventer de nouvelles modalités d’échange, même (et surtout) si elles sont qualifiées d’utopiques ou irréalistes. Face aux contraintes de disponibilité de crédit pour les producteurs, El Arca cherche donc à innover. Voici deux exemples concrets :

 

Exemple 1 :

 

Des liens entre une entreprise de transport et des producteurs de nourriture se sont concrétisés en échangeant du transport contre de la nourriture. L’entreprise de transport remplit rarement ses camions à 100%, ce qui laisse une capacité de transport non utilisée donc non rentable. Les petits producteurs ont souvent des quantités modestes à transporter. Enfin, les entreprises de transport ont souvent des services internes pour fournir des repas à leurs employés. L’échange se fait en faisant payer le petit producteur un coût inférieur au coût standard car il permet de rentabiliser un espace non rentable auparavant ; et de le payer soit en produits pour alimenter les employés de transport, soit en monnaie « complémentaire » émise par El Arca, comme des bons d’achat permettant de payer des biens El Arca. Un cercle vertueux se crée donc.

 

 

 

     

 

Situacion sans échange

Situacion avec échange

Entreprise

Capacités supplémentaires non rentabilisées

Nécessité d’acheter des produits alimentaaires, que El Arca a à disposition

 

 

Capacités supplémentaires rentabilices

Nécesité remplie par l’échange de produits/services ou par l’attribution d’une monnaie complémentaire

El Arca

Difficulté pour trouver des moyens logistiques sans ressources monétaires

Disponibilité de produits pour réaliser des transactions, monétaires ou non.

Résolution du problème logistique Mobilise et fair circuler la production

Active des mécanismes de génération de confiance intersectorielle.

 

Le président de la banque centrale d’Argentine a exprimé son intérêt pour ce type de monnaie locale qui serait complémentaire de la monnaie nationale. La monnaie étant basée sur la confiance, et permettant l’échange et la circulation de biens et services, elle est essentielle à El Arca. Le contexte argentin d’instabilité, de manque de confiance et la construction du système El Arca de liens de confiance dans une communauté solidaire en sont les deux raisons principales.

 

Exemple 2:


 
L’alliance entre El Arca, la Banque alimentaire (co-créée à l’initiative de Fernando Barbera), ASEM, Valos et des organisations locales a débouché sur un autre type de cercle vertueux. Ici l’exemple est celui d’un produit élaboré à partir de pêches.

 

-Les entreprises de Valos réalisent des donations de matière première à la Banque alimentaire afin qu’elle puisse fournir des cantines gratuites pour les enfants malnutris. Le nouveau projet permet que cette donation intègre un circuit plus complexe et générateur de plus de valeur sociale et économique pour la communauté.

-La banque alimentaire donne une partie des dons qu’elle reçoit à EL Arca (par exemple des produits périssables et disponibles en trop gros volume pour être écoulés rapidement dans les cantines, comme des fruits) En échange, elle reçoit des produits élaborés à partir de ces matières premières qu’elle donne, produits de plus longue conservation et d’apport nutritionnel similaire.

-Ces dons de matière première permettent aux producteurs de EL Arca d’avoir plus de revenu. (Dans la mesure du posible les matières premières sont fournies aux familles dont les enfants sont touchés par ces problèmes de malnutritions, évitant qu’il ne s’agisse juste de charité, et augmentant les revenus des parents) L’excédent est vendu aux réseaux de familles de EL Arca.

-ASEM accompagne le projet en opérant la transition d’un programme totalement subventionné à celui structuré par la notion de travail.

-Les petits producteurs gardent 30% de ce qu’ils ont produit pour leur propre consommation ou pour le vendre au prix de la main d’oeuvre, sans plus value supplémentaire.

 

Le projet en chiffres:

 

Quantité de produits élaborés à partir du don de matière première provenant de la Banque alimentaire: 5000 unités ( EL ARCA) + 1500 ( 30% pour les producteurs) = 6500 unités

 Décomposition du prix:

ITEM

VALEUR

Récipient

$ 1,30

Pêche

$ 0,70

Sucre

$ 0,20

Divers (transport, higiene, )

$ 0,30

Etiquettes

$ 0,10

Valeur du travail

$ 1,50

EL Arca

$ 0,60

TOTAL produit 900 GRAMMES

$ 4,70

Matières premières et produits donnés

Récipients 6500 unités Valeur= $ 8450

Pêche 4500 Kgrs.                               Valeur= $ 4500

     Sucre 600 Kgrs                                         Valeur= $ 900

     VALEUR TOTALE                                 $ 13850          

Chaque 6500 unités produites, 2950 (sois 13865 pesos) seront donnés à la Banque alimentaire, 1950 seront gardées par les producteurs (9165 pesos) et 1600 seront prises par EL Arca (7520)


 
On peut résumer cet exemple avec le schema suivant:





Réplicabilité

 El Arca se donne pour mission de constituer un modèle réplicable. D’ici à la fin de l’année, un « manuel El Arca » sera publié, indiquant les différents processus engagés et comment répéter l’expérience. D’ores et déjà, plusieurs groupes venus d’autres régions argentines étudient ce concept.

El Arca considère qu'il peut exister une organisation semblable à El Arca tous les 100000 habitants. C'est un marché suffisant pour permettre à l'organisation d'être autofinancée. Tout excédent est

 réinvesti dans la communauté.

 

 

Résultats:

 El Arca productores más consumidores a été créée en Mai 2005 sous sa forme juridique actuelle, après une période de gestation du projet. Des 5 aires occupés par les producteurs directs (textile, agricole, services, artisanat, alimentation), seul l’artisanat est touché par des cessations d’activité, du à la forte volatilité des ventes (achat d’impulsion et concurrence forte).

 

Le chiffre d'affaires d'El Arca est de $1335000 ($=peso argentin, 4,5 pesos = 1 euro environ) mais les producteurs vendent 30% de la production par d'autres moyens de commercialisation, soit une valeur de production de $1735000. El Arca reçoit 15% de ces $1335000, soit $200250. Cela représente 55% du point d'équilibre de l'entité. L’évolution est très positive, El Arca est parti de 0 de chiffre d’affaires. La différence est pour l'instant comblée par ASEM, et l'équilibre est prévu pour 2009. L’intégration de nouveaux clients (dernièrement le syndicat des fonctionnaires de la ville) est en bonne voie et permet de viser l’équilibre en 2009. 100 personnes font partie du système Inversol, qui fonctionne depuis 5 ans avec succès. Les liens de confiance, de solidarité, d’échange permettent d’affronter dans de bien meilleures situations les crises socio-économiques qui frappent régulièrement l’Argentine.

 

El Arca a mis en place des indicateurs pour mesurer les impacts de l’organisation. Les résultats ne sont pas encore disponibles, mais la définition des indicateurs retenus est en soit un point essentiel. En effet, l’organisation mesure ses résultats en termes quantitatifs ET qualitatifs, et regarde ses impacts plutôt que les montants investis.

- Exemples d’indicateurs qualitatifs :
Degré de conformité avec l’institution et ses services

- Exemples d’indicateurs quantitatifs :

Chiffre d’affaires

Nombre de producteurs associés à El Arca

Pourcentage d’augmentation des revenus depuis l’adhésion

Nombre de familles qui achètent régulièrement

Pourcentage et niveau d’accès aux services formels d’éducation et de santé

 

L’aspect qualitatif reste problématique, car il est toujours incomplet. Ces éléments sont intangibles : la confiance, le sentiment d’être indépendant, le fait de se sentir bien parce que ses vêtements sont neufs, que les enfants vont à l’école, etc Même les indicateurs quantitatifs ne sont pas suffisants. Ainsi, les revenus des producteurs d’El Arca ont quasiment tous augmenté, mais ils n’atteignent pas forcément des niveaux qui permettraient de sortir définitivement de la pauvreté.

 Cette différence est notable si on effectue une comparaison avec les perspectives de certains rapports développement durable de grandes entreprises, qui montrent combien elles ont données à des programmes de charité, mais pas l’impact de ces actions à long terme. On peut s’apercevoir que d’une part ces montants sont infimes par rapport à leur marge ou à leur chiffre d’affaire, qu’une bonne part est souvent consommée en frais de gestion par les ONG/Fondations désignées, et que les impacts réels ne sont pas mesurés. On peut en dire autant de la Banque Mondiale par exemple, qui mesure les résultats de ses cadres et ses propres résultats en terme de volume de crédits octroyés, sans mesure des impacts sociaux et environnementaux. Muhammad Yunus insiste sur ses éléments dans son dernier livre Vers un nouveau capitalisme, et de nombreuses associations critiquent ces perspectives contre productives.

 

Limites :

 Un gros travail social a été fait préalablement, qui a généré beaucoup de confiance entre les acteurs et aussi à l’extérieur, attirant des acteurs extérieurs comme La Marchigiana par exemple. Il faut donc signaler que l’on ne peut refaire facilement la même chose dans un laps de temps court. On voit bien ici l’application du concept de « capital social » ou « capital confiance » : si on insiste souvent sur la nécessité d’avoir du capital financier pour lancer des projets, du capital humain, du capital intellectuel (brevets, marques, etc), atteindre un degré de confiance élevé est ardu et long. Cependant, les résultats obtenus aux niveaux des impacts économiques, sociaux et environnementaux sont à cette hauteur eux aussi. 

L’équipe directrice d’EL Arca a aussi noté qu’une tradition d’auto-organisation était fortement présente dans la culture locale, que ce soit pour faire le bien ou le mal. L’aspect culturel local est donc un facteur qui ne se retrouve pas forcément partout. De plus, Mendoza est la région la plus engagée et avancée en termes de développement durable en Argentine. Cela permet notamment le soutien de Valos, le réseau d’entreprises engagées (volontairement) dans des politiques de RSE

 

Il est nécessaire de réaliser un travail intersectoriel, de multiplier les contacts locaux pour pérenniser le projet et la communauté. L’engagement d’une majorité des acteurs locaux, à différents degrés, est essentielle. Une communauté autarcique n’est pas viable.

 

El Arca précise quelques risques spécifiques, qui mettent à l’épreuve la volonté de créer à la fois de la valeur économique et sociale et environnementale :

 

-Le passage de la petite production à une production moyenne à grande entraîne le danger de ne pas maintenir le même niveau de qualité, et contraint à plus investir dans l’amélioraion des processus de production. La croissance est donc source de tensions, sur la trésorerie notamment à l’heure de faire ces choix, et cela dans un contexte d’accession au crédit très difficile. La tension est aussi palpable au niveau de l’organisation démocratique El Arca, pour gérer les différentes étapes du développement.

 

-L’attrait du système EL Arca est fort à Mendoza, mais il faut savoir ne pas céder à la pression de l’urgence, car il s’agit de bien assimiler les valeurs, la différence avec les relations commerciales habituelles étant différentes. Une croissance lente mais sûre est privilégiée pour maintenir une homgénéité et conserver l’esprit de l’organisation. Le maintien de la stratégie initiale, maintenant que de nombreux succès ont été acquis, est moins évident car la volonté de raisonner en terme de communauté entière et de valeurs économique, sociale et environnementale en même temps est problématique.

 

-Une section de finances solidaires avec un fonds de micro crédit est urgent pour permettre le développement pérenne des entreprises. Le problème de l’inflation est déterminant lui aussi, notamment dans ce secteur financier, et est encore plus critique pour EL Arca car les populations concernées sont les plus pauvres.

 

 

Sources :

 Entretien avec Pablo Ordoñez, Daniela et Ruben

Plan de Negocios del Arca 2008

 

 Annexe:

Une video avec Pablo Ordoñez qui presente El Arca

Par Marie & Olivier - Publié dans : analyse des business models durables
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